Ecologie & Bio

Le jardinage bio est un sport de combat !

12 avril 2017

J’ai reçu hier le catalogue Le Biau Germe. Publicité totalement, absolument, résolument gratuite et spontanée. Quoique, vu que je m’apprête à faire une commande …

Sur la couverture, une très belle amarante rouge. Tiens, je pense que je vais commencer ma commande par ça: deux mètres de haut, « spectaculaire en fond de massif », mon Petit Jardinet devrait être content, et moi aussi puisque « Les feuilles peuvent être consommées à la manière des épinards et les lourds pannicules sont pleins de très petites graines comestibles ». Des fleurs qu’on peut manger, des légumes décoratifs, comment s’accommodent-elles, ces plantes, d’un tel brouillage identitaire?

En tous cas, tout va bien pour la mienne, d’identité, puisque la racine (mais non, pas celle de la plante, la racine linguistique!) est gréco-latine (latin amarantus emprunté au grec amaranton), et le gréco-latin, en galimatias identitaire, on a le droit. J’avais peur que ce soit encore une plante venue d’ailleurs, genre quinoa, maïs ou potiron de Hokkaïdo. Heureusement, je me souvenais d’un couplet sarcastique du grand Molière qui parlait par la bouche de Trissotin, d’un carrosse amarante ou « de ma rente ». Molière, on a le droit. Mais je relis l’édito du catalogue, et voilà que j’apprends que l’amarante est aussi « plante sacrée des incas »… et (on n’arrête pas le progrès) qu’elle a une cousine américaine qui fait de la résistance aux herbicides par contamination OGM, quelle peste, on va devoir l’arracher à la main!

Bon, je crois que je vais laisser tomber ces conneries identitaires, sinon je vais pas réussir à faire ma commande, un catalogue de graines, surtout bio, c’est farci d’étrangetés. Même si c’est farci, également, de très anciens légumes bien de chez nous. Le Biau Germe s’attache, en effet, à retrouver, sauvegarder, voire réintroduire dans le circuit les variétés cultivées avant 1914, non parce qu’elles sont anciennes, me faites pas la plaisanterie nulle des cavernes et de la bougie, mais parce qu’elles datent d’une époque où la sélection maraîchère et l’hybridation n’avaient pas encore fait les dégâts que l’on sait, privilégiant des qualités compatibles avec la culture industrielle, la grande distribution, la longue conservation en chambre froide et les voyages lointains plutôt que les qualités nutritionnelles et gustatives. Privilégiant aussi la NON reproductibilité des semences, tous ces paysans qui fabriquent eux-mêmes leurs propres graines, ça fait désordre. Et quelle insupportable entrave à la liberté de commerce!.

Une bonne trentaine d’artisans semenciers se sont réunis cet été, à l’initiative de Biau Germe et de ses copains les Croqueurs de Carottes pour les Journées Sélections de la Semence. Leur travail s’apparente à ce que j’appelle la résistance-colibri: ils essaient de sauver chacun à sa mesure une toute petite partie de cet héritage ancien, et leur effort, n’en déplaise aux railleurs, n’est pas tourné vers le passé mais vers l’avenir. C’est en conservant le plus possible de semences anciennes que peut-être l’humanité pourra faire face aux grands bouleversements climatiques qui sont désormais inévitables. Sans hybridation (l’hybridation donne des plantes stériles), sans OGM bien sûr, de nouvelles obtentions pourront apparaître, puisant dans la biodiversité génétique sauvegardée, privilégiant le gustatif et le nutritif, qualités qui n’auraient jamais dû cesser d’être au premier plan de la recherche agronomique. Privilégiant aussi l’adaptation aux sols et aux climats, pour éviter les arrosages gaspilleurs et les épandages de toxiques, engrais ou pesticides, nécessaires aux plantes rendues fragiles pas leur manque de compatibilité avec le terroir.

Par une bizarrerie (voulue?) de nos lois, un artisan semencier qui essaie de participer à ce sauvetage de variétés anciennes se voit doublement pénalisé. Commercialement d’abord, il ne pourra pas vendre ces graines là, disparues du Catalogue Officiel, à des maraîchers. Inutile de vous dire que les petites commandes de jardiniers amateurs comme moi ne suffisent pas à valoriser les efforts entrepris. Ces graines ne pourront être vendues que sous l’étiquette « Semences destinées exclusivement aux jardiniers amateurs » et en petits sachets. De plus, même pour être vendues à des amateurs, ces graines sauvées de l’oubli doivent être inscrites sur un catalogue annexe du Catalogue Officiel, et cette inscription est payante.

Donc, voilà, munie de ce très sobre et très joli catalogue, je fais l’inventaire des graines qui me restent. Périmées? Il y en a quelques-unes, mais peu, j’avais déjà, l’an passé, fait un sacré ménage: je suis négligente et gardeuse, alors ça faisait franchement pitié, ma collection de vieux sachets. J’avais aussi changé le lieu où je stocke mon petit bazar: il me semblait que mes graines perdaient, plus vite que prévu, leur faculté germinative. Je les ai déménagées dans le buffet de cuisine hérité de ma mère, ce buffet des années 50 moins suspect d’être imprégné de formaldéhyde que les étagères en agglo où elles étaient précédemment.

Le catalogue me sert de guide: ail, arroche, aubergine, betterave, carotte… J’ai déjà planté de l’ail cet automne, je ne sais si j’ai eu raison, d’habitude je ne le fais qu’au printemps. Je me suis dit que j’allais essayer. Ils pointent déjà leur petit museau vert et pointu, ça a l’air de bien se présenter. Pour l’arroche, pas besoin, elles se ressèment régulièrement depuis que j’en ai récupéré les graines dans le jardin d’une copine. Aubergine… bah, mes essais précédents étaient assez minables, je ne suis pas très performante avec les plantes qui demandent trop d’attention. Je continue à suivre l’ordre alphabétique. je coche avec un feutre fluo les graines dont je vais avoir besoin. Je note la date de péremption de celles qui me restent de l’an dernier.

J’aime bien préparer mes commandes de graines en décembre, quand les collines d’en face sont saupoudrées de neige, que le brouillard me cache la Chartreuse toute proche, que l’étang en dessous est bien visible, les arbres qui le dissimulent en été ayant été déshabillés de leur plumage. A propos de plumage et pour parfaire l’atmosphère les corbeaux s’abattent en croassant sur les prés où on se demande bien ce qu’ils trouvent. Je regarde tout ça et je rêve au printemps. Faudra que je trouve le temps de tailler les sureaux, ils se sont bien trop développés depuis que je les ai sauvés du désherbant féroce de mon « locataire » paysan qui les maintenait, année après année, à l’état de moignons noircis sans pourtant en venir à bout définitivement, coriace sureau! Le laurier sauce aussi en prend à son aise. il dépasse le muret, c’est pas dans nos conventions.

Je suis fidèle au « Biau Germe » depuis de nombreuses années, mais il me vient des envies de vagabonder un peu. Pas chiens, ils m’y encouragent en me fournissant la liste de leurs amis « Croqueurs de Carottes »: Germinance, Graines del Païs, Les Semailles, Ferme de Sainte Marthe, Jardins d’Envie… Tous ces gens, et bien d’autres, font partie du réseau de « Semences Paysannes ». Entre autres activités, Semences Paysannes nous informe des toutes dernières nouvelles en matière de réglementation grainetière européenne. Si vous avez le temps, allez lire ça, vous ne serez pas déçus: on y sent très bien tourbillonner les vents contraires, la pression de l’évidence écologique contre celle des lobbies agro-industriels. On y donne d’une main ce que l’on retranche de l’autre, on caresse d’une main tandis qu’on étrangle de l’autre. De la même façon, les deux girouettes de mon toit, une vache et un cheval, persistent bizarrement à indiquer des directions différentes. La masse imposante du château voisin y serait-elle pour quelque chose?

Hors sujet, mais pas tant que ça:

Déclarée en septembre par un directeur zélé de la répression des fraudes, la guerre de l’ortie a connu des hauts et des bas. Elle est loin d’être finie, et son issue reste incertaine.

Celle des semenciers biologiques prend le même chemin.

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